Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par ENSEMBLE 81

Clémentine Autain précise ses idées

Élue députée lors des dernières élections législatives, Clémentine Autain est membre du groupe parlementaire de la "France Insoumise". Elle précise ici sa conception de la voie à suivre par le mouvement ENSEMBLE (E!).

Faire mouvement avec Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise

 

Une brèche s’est ouverte. Face au nouveau gouvernement des riches, qui agit grâce aux pouvoirs que lui concède la Ve République mais sur la base d’un socle social bien étroit, l’heure est à l’engagement et à l’action. Je suis convaincue que les militant•e•s d’Ensemble ! doivent, dans la séquence politique qui s’ouvre, prendre toute leur part à la dynamique engagée avec la France Insoumise.

 

Jean-Luc Mélenchon a obtenu un score historique à la présidentielle de 2017, frôlant l’accès au second tour avec près de 20% de suffrages exprimés. Ce succès est inédit pour notre famille politique, celle qui porte la rupture au service de l’émancipation humaine. Certains commentateurs y chercheront un accident de l’histoire alors que les bases d’un nouveau cycle politique se trouvent posées. Les recettes néolibérales et austéritaires sont à bout de souffle. Notre système institutionnel aussi. Mélenchon avec la France insoumise a réussi à incarner une nouvelle voie face aux alternances qui se suivent et se ressemblent si tristement, suscitant la désespérance des catégories populaires. Pour ne pas passer à côté du mouvement qui a permis de façonner cette percée, encore faut-il comprendre ce qui a rendu possible un tel succès.

Il me semble que plusieurs partis pris structurants ont permis de prendre la main. D’abord, durant tout le quinquennat de François Hollande, Jean-Luc Mélenchon a énoncé un discours d’opposition à une politique de droite menée au nom de la gauche. Cette dissociation claire et nette vis-à-vis du gouvernement PS s’est inscrite dans la durée, sans mollir, jusque dans la préparation de la présidentielle et des législatives de 2017 avec le refus de mettre le doigt dans une éventuelle primaire de toute la gauche. Le grand nombre a compris que Mélenchon et sa force politique proposaient un tout autre chemin que celui emprunté par le Parti socialiste, et plus largement par les gouvernements successifs des dernières décennies.

Dans le même temps, le profil affiché n’était donc pas le rôle d’aiguillon ou de la seule contestation mais bel et bien celui de la conquête à vocation majoritaire. Un tournant. En effet, notamment depuis le déclin du PCF, la gauche radicale a nourri une ambition mesurée, espérant plus ou moins secrètement franchir la barre des 10% dans ses moments d’euphorie (pour ma part, du haut de mes 44 ans, je n’ai connu que cet état d’esprit dans notre gauche). En 2012, le pari était de ce point de vue réussi puisque le Front de Gauche avec Jean-Luc Mélenchon réalisait 11% à la présidentielle. Mais le rôle d’aiguillon du PS a cessé d’être notre horizon indépassable. Progressivement, il ne s’est plus agi de peser sur d’autres partis, de gauchir la gauche en quelque sorte, mais de constituer un large pôle d’agrégation populaire autour duquel de nouvelles majorités d’idées, sociales, politiques, peuvent se construire. Jusqu’à la victoire. Ce bouleversement de paradigme est l’une des clés du résultat de 2017. Cette vocation majoritaire affichée et affirmée est devenue crédible aux yeux du grand nombre par l’auto-affirmation de cette visée mais aussi, bien sûr, par des coordonnées politiques nouvelles bien comprises : une partie substantielle des électeurs veut en finir avec le jeu des alternances successives qui ne changent rien. Le Front national a capté une part de cette recherche d’une politique radicalement différente de celle des deux grands partis traditionnels. Il l’a fait en prospérant sur le ressentiment. Mélenchon, lui, a cherché à fédérer les colères, en s’adressant à des franges disponibles de la société pour un projet de rupture avec une Ve République exsangue, un néolibéralisme débridé dévastateur pour les droits et protections, un productivisme trop dangereux pour l’environnement, une promesse républicaine – liberté, égalité, fraternité - en lambeaux. Et, au lieu de brandir le mot « gauche » comme un étendard pour convaincre, Mélenchon a porté son contenu. Il a en quelque sorte rempli le mot plutôt que de le considérer comme plein a priori, notamment vu le bilan Hollande/Valls mené au nom de la gauche qui a achevé de brouiller les repères.

Le succès de Mélenchon a également reposé sur une capacité à innover dans les formes politiques. L’utilisation des potentialités des réseaux sociaux, de la chaîne Youtube à la twittosphère, a permis de contrebalancer les méfaits de grands médias globalement hostiles et d’attirer un public jeune rompu au numérique. L’intervention sur les places publiques, et non dans des salles fermées, ou le recours à l’hologramme, entre autres, ont donné à voir du renouveau. Avec le label « France Insoumise », Mélenchon a réussi à ne pas être raccordé à des partis connus, et donc déjà vus, mais à un mouvement nouveau. Or le besoin de neuf en politique est une donnée incontournable de notre époque – c’est d’ailleurs ce qui explique pour une part l’effet Macron, même si les Français découvrent d’ores et déjà qu’il ne suffit pas de changer de profils ou de style pour changer de politique.

 

Ensemble ! est globalement passé à côté de ce moment présidentiel. E ! a continué à développer un discours centré sur l’unité des forces de transformation sociale et écologiste. Il faut dire que c’est le cœur de notre identité.

Quand nous nous sommes créés, nous avons joué notre rôle de fédérateur et de passerelle au sein du Front de Gauche. Dès lors que celui-ci a flanché par incapacité à intégrer des individus et forces nouvelles et par divergences stratégiques internes, nous avons tenté, et j’en prends toute ma part, les « Chantiers d’espoir ». En vain. Ma conviction était alors que le rassemblement des courants politiques existants de la gauche de transformation pouvait être le point de départ d’une force nouvelle. Ces chantiers n’ont pas fonctionné car les différents courants, pour des raisons à la fois diverses – désaccords politiques et donc peur de se dissoudre dans un ensemble de nature à contrarier son option - et similaires – la volonté de persévérer dans son être est une caractéristique bien banale des organisations existantes. D’autres facteurs ont joué mais le défaut d’implication réel des courants qui avaient signé l’appel pour ces Chantiers a pesé lourdement contre l’initiative. Et la présidentielle, qui nourrit la concurrence, se trouvait en ligne de mire… Bref. Nous avons échoué tout en continuant à appeler à l’unité mais sans réussir à être force motrice, à percer le mur des conciliabules militants. Sans doute est-ce là notre plus grand point de faiblesse : nous sommes davantage rompus à l’entre-soi qu’à la capacité d’entrainement dans la société. Pour un mouvement politique, ce n’est pas le moindre défaut.

 

La France Insoumise se met en place, la porte est ouverte. Son positionnement politique radical, mêlant exigences démocratiques, sociales et écologistes, correspond au nôtre. Le programme sur lequel le mouvement se fonde, « L’Avenir en commun », est le prolongement de « L’Humain d’abord » défendu en 2012. Je ne crois pas qu’il y ait de grands problèmes pour nous avec ce projet, même si telle ou telle proposition peut faire débat, y compris parmi les Insoumis, ce qui est bien normal. C’est avec l’interprétation qu’en a parfois donné Jean-Luc Mélenchon que des réticences se sont exprimées chez nous. Mais l’essentiel est en réalité partagé. En outre, les nouvelles franges de la société qui s’engagent ou soutiennent les Insoumis devraient nous intéresser voire - j’ose le mot qui n’est pas le plus familier dans E ! - nous enthousiasmer : c’est un élargissement, une ouverture, un rajeunissement au regard des salles que nous avons remplies ces derniers temps avec l’Appel des cent ou autres initiatives « unitaires ». J’ajoute qu’aux « Amphis », j’ai constaté que de nombreux militants provenaient du PG mais aussi d’EELV, du PCF, du PS et d’E !. J’ai le sentiment que le travail mené depuis plusieurs décennies pour métisser les cultures issues du mouvement ouvrier, de l’écologie politique, de l’antiracisme, du féminisme, etc. a mûri et produit ses effets concrets aujourd’hui dans la FI. Pour y avoir largement participé depuis la création de la Fondation Copernic, j’ai l’impression que nous avons collectivement réussi à faire bouger en profondeur des lignes. Ce qui en résulte aujourd’hui n’est pas une addition d’identités mais un nouveau tout au sein duquel les lignes de débat ne sont plus figées en fonction de l’origine politique en termes de courants, traditions. Par ailleurs, le groupe FI à l’Assemblée nationale compte trois députées issues de notre sensibilité : Caroline Fiat, Danielle Obono et moi[1]. Ce n’est pas rien.

 

Pour autant, je constate les réticences de certains camarades, je sais aussi le poids des dissensions entre les amis de Mélenchon et le PCF, je mesure le chemin qu’il reste à faire pour que la FI agrège plus encore. Je connais les critiques, les antécédents, les prudences. J’attire l’attention sur le fait que nous faisons de la politique et que ce doit être avant tout sur le fond, contenu et stratégie, que nous devons nous positionner.

On peut débattre à loisir sur le populisme de Mélenchon. Je constate que ni lui, ni la FI n’ont en réalité pris leurs distances avec le contenu d’un projet que je qualifierai de gauche. On peut s’écharper à l’infini sur le caractère non démocratique de la FI, je rappelle que le mouvement est en phase de structuration, que ses modalités de fonctionnement ne sont pas arrêtées. Par ailleurs, je nous trouve mal outillés pour être très pertinents dans cette critique, au regard tout simplement de notre bilan. Nous pourrions faire preuve d’un poil de modestie. Plus encore, je nous invite à faire attention à la façon de manier l’exigence de démocratie : elle est essentielle mais je suis convaincue qu’elle ne peut signifier la répétition des formes organisationnelle du XXe siècle. Acceptons qu’il faut encore chercher. Acceptons que nous n’ayons pas forcément et a priori de meilleures réponses que ce que la FI est en train d’expérimenter. Je n’ai aucune naïveté et sais très bien que le risque, c’est que le « vertical » l’emporte sous couvert de modalités de fonctionnement innovantes. Le risque est aussi qu’une forme d’arrogance et de mépris conduise à ne pas élargir la force en construction mais à la rabougrir - notons cependant que le mépris et l’arrogance dans nos rangs et ailleurs existent aussi, notamment pour dire avec aplomb comment gérer un succès que nous n’avons pas été capable de produire. La FI a pris la main, elle a une responsabilité particulière à la tendre, à ne pas blesser celles et ceux qui hésitent ou font d’autres choix, à chercher inlassablement à convaincre de nouvelles forces, individus, sensibilités. Mais pour convaincre, le plus efficace reste d’abord de faire la preuve de son utilité dans le paysage politique. Car dans le patient travail de conviction de courants existants, il est aussi possible de s’enliser et d’oublier que notre tâche n’est pas d’abord d’unifier l’existant mais de construire une force nouvelle, agrégeant bien au-delà de l’existant.

 

La peur n’évite pas le danger et j’ai envie de dire : what else ? Peut-on rester sur le bord de la route d’une dynamique dans le pays de nature à bousculer le champ politique ? Doit-on attendre le choix du PCF qui lui-même ne semble pas encore au clair sur sa stratégie, semblant tenté ici par du repli identitaire et là par une version modernisée de la gauche plurielle, ce qui n’est pas notre option stratégique ? Je suis pour mener le débat avec les communistes du PCF et avec d’autres courants politiques aujourd’hui encore hésitants ou hostiles vis-à-vis de la FI. Je sais combien de blessures locales et nationales ont dressé de murs qu’il faudra tôt ou tard faire tomber. Mon esprit de rassemblement ne mollit pas. Je reste également lucide sur les fragilités potentielles de la FI. Mais n’accumulons pas les préalables à l’engagement. Ma conviction est que nos accords de fond avec la FI sont suffisamment puissants pour nous engager dans ce processus qui a le mérite de nous inscrire dans un cadre large, pesant sur la vie politique et la société. Nous devons nous y engager sans exigences a priori, avec un état d’esprit constructif. En ayant en tête que l’un des partis pris puissants de la FI est de se tourner vers l’action. Le programme pour boussole et l’action pour fédérer constituent de potentiels leviers puissants pour fonder le grand mouvement populaire dont la France a besoin.

 

Clémentine Autain

 

[1] A noter : le groupe GDR ne nous a pas proposé d’intégrer leur groupe, André Chassaigne m’ayant personnellement répondu par téléphone que ma présence à leur première réunion de groupe n’était pas souhaitée car il s’agissait d’une réunion de la sensibilité communiste. Ma candidature ayant été soutenue par le PCF et la FI, j’avoue avoir été très surprise.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

J
Bonjour, voilà une prise de position attendue de beaucoup, qui pour moi va dans le sens dans lequel je penchais, qui me rassure et qui précise et permet peut-être de mieux comprendre certains comportements locaux que je continue à regretter. JC Faure
Répondre