Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par ENSEMBLE 81

Editorial de Bernard Pradines, membre d’ENSEMBLE 81, n’engageant pas une autre personne ou organisation que son auteur.

 

Extraits :

« Les députés d’En Marche viennent de déposer une proposition de loi en faveur de la dépénalisation du suicide assisté et de l’euthanasie. »

« Ne simplifions pas la question en faveur, consciemment ou non, d’une politique néolibérale qui ne pense qu’au travers du prisme des lois de l’économie actuelle dans tous les domaines de la vie. Ne jetons pas trop vite aux orties la notion d’idéologie dominante ; ne soyons pas naïfs au point de détacher les pratiques culturelles des conditions économiques et sociales qui les ont générées. »

 

 

Nous assistons à nouveau à un vif débat autour de la dépénalisation de l’euthanasie et du suicide assisté en France. Les députés d’En Marche viennent de déposer une proposition de loi en faveur de la dépénalisation du suicide assisté et de l’euthanasie. Une forme élégante de dégagisme qui concerne surtout les abandonnés de notre société.
Vouloir se déterminer par soi-même jusqu’au dernier moment de sa vie est un objectif louable qui a accompagné des progrès récents : lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants, interdiction de la torture, abolition de la peine de mort, possibilité d’interruption volontaire de grossesse, etc.


Pourtant, quid de la liberté de choix de celles et ceux qui demandent l’euthanasie ou le suicide assisté ? Question éternelle posée par la philosophie idéaliste, celle du libre-arbitre individuel.

En France, en 2016, seulement 26 % des décès ont lieu à domicile
[1]. Ce qui contraste avec les 85 % de français qui souhaitent passer leurs derniers moments chez eux[2] . Souvent cela "dure" trop longtemps à domicile pour que l'entourage, s’il existe, puisse supporter une telle situation.

En établissement, être âgé ou malade, souvent les deux, affaibli physiquement et mentalement, « bénéficiant » de maigres revenus, dépendant d’autrui pour les actes de la vie quotidienne, souvent éloigné en contrainte de son domicile
[3], voici des conditions bien difficiles. Rajoutons-y une pression permanente aux restrictions de prestations, que ce soit à la maison ou en établissement. A tel point que nombre de personnes âgées se voient contraintes de vendre leur modeste maison pour ne pas peser sur leur famille afin d’honorer les frais d’hébergement en établissement[4]. Et quel hébergement ! De quoi vous saper le moral des personnes âgées et leur faire envisager leur propre fin comme une solution souhaitable. Heureusement, les mouvements des salariés des EHPAD[5] du 30 janvier et du 15 mars 2018 sont la première forte réponse à l’inacceptable.

De plus, au cours de mon exercice de médecin auprès des personnes âgées malades, je fus frappé par la fréquence de l’isolement entrainant la rupture du lien social. Peu ou pas de visites alors qu’elles sont espérées. A quoi me sert-il de vivre si personne ne vient me voir ?


Les soins palliatifs sont insuffisamment développés en France. Ainsi, un rapport du CNSPFV[6] portant sur l'année 2016 nous indique que moins de la moitié des patients hospitalisés ont bénéficié d’une nomenclature étiquetée « soins palliatifs » parmi ceux qui étaient en droit d’en bénéficier.

Mieux, vous admettrez qu’il vaut mieux mourir rapidement si vous êtes renvoyé de la clinique ou de l’hôpital-entreprise vers un EHPAD qui vous éjectera vers les Urgences des hôpitaux adressant à nouveau souvent le mourant … en EHPAD par manque de place ; fini l’hébergement hospitalier pour ceux qui en ont besoin, place nette pour la « tarification à l’activité » (T2A) fondée sur les actes médicaux techniques.

Comment ne pas envisager d'en finir au plus vite, chez soi, si les établissements de soins sont défaillants dans ce domaine ?

Mais ce n’est pas tout. Si notre société vit dans l’idée du caractère insupportable des dépenses de santé, en particulier lors de la dernière année de la vie… Si l’on fait peser la charge des frais de maintien à domicile ou d’hébergement sur ses enfants, voire sur ses petits-enfants, comment ne pas envisager d’en finir au plus tôt ? Au fond, j’ai bien compris ce que vous n’osez jamais me dire : dans l’état[7] où je suis, il est temps de partir…

On vous invitera à penser que les décisions en fin de vie sont individuelles en flattant la toute-puissance de chacun confronté à la fin de sa vie, ce qui n’est le plus souvent qu’une illusion. Pourtant, nous avons besoin des autres tout au long de notre vie, encore davantage à ce moment-là. Au fond, vous devrez vous adapter à une société qui ne veut plus s’occuper de vous car vous êtes devenu à la fois coûteux, inutile et peu susceptible de voter lors des prochaines élections. Vous avez tout faux aux yeux d’une élite politique servile pour un système fondé sur la performance, la rentabilité et le profit.

On vous fera imaginer que la fin de vie, moment de fréquente grande souffrance, pourrait être rendue enviable par une loi. Et sans que des moyens concomitants soient attribués aux accompagnants professionnels et familiaux. Merci pour les personnels d’EHPAD !
De tous temps, l’idéologie du capitalisme a promu la solution individuelle en remettant sur l’individu la responsabilité des effets néfastes de son propre système. Rien de nouveau donc.

Pour qualifier cette situation en termes acceptables, vous parlerez donc d’autonomie de décision, de liberté individuelle, de choix personnel, de crainte de l’acharnement thérapeutique[8]. Vous affirmerez que votre corps vous appartient et que vous souhaitez éteindre vous-même la lumière. Vous direz que l’on achève bien les chevaux[9]. Mieux, vous évoquerez la charité ou l’humanisme, c’est selon. Vous pourrez rappeler aussi la nécessaire capacité d’« adaptation », vertu idéaliste rabâchée, sans appréhender que c’est la société toute entière qui peut s’adapter au vieillissement et aux problèmes posés en fin de vie, non l’inverse. Au moins si elle se veut humaine.

Ne simplifions pas la question en faveur, consciemment ou non, d’une politique néolibérale qui ne pense qu’au travers du prisme des lois de l’économie actuelle dans tous les domaines de la vie. Ne jetons pas trop vite aux orties la notion d’idéologie dominante ; ne soyons pas naïfs au point de détacher les pratiques culturelles des conditions économiques et sociales qui les ont générées.


[1] INSEE

[2] IFOP 2016

[3] On meurt de plus en plus souvent en établissement pour personnes âgées dont le reste à charge moyen est nettement supérieur aux revenus moyens des pensions de retraite.

[4] La moitié des femmes âgées vivant seules ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. L’isolement en fait des candidates au « placement » en EHPAD

[5] EHPAD : établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes

[7] « état » pourrait aussi s’écrire « Etat ».

[8] Les professionnels parlent de l’obstination déraisonnable.

[9] Les chevaux n’ont rien demandé. Ce n’est donc pas une euthanasie.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article