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Publié par Bernard Pradines

Marceau Pradines (1917-2009)

Marceau Pradines (1917-2009)

Mon père était cheminotMon père était cheminot

Editorial

Avoir eu un père cheminot entre 1950 et 1970, c’est savoir que je n’ai pas évolué dans un milieu privilégié.

Avoir un père cheminot et manœuvre, c’était redouter qu’il ne reste coincé entre les tampons de deux wagons en gare de Toulouse.

Avoir un père cheminot et chauffeur de locomotive, c’était le voir exposé à une pollution par le charbon incandescent mais aussi victime simultanément du chaud de la fournaise et du froid glacial de l’hiver.

Avoir un père cheminot et mécanicien roulant, c’était la certitude de ne pas voir souvent son père lors des week-ends car les repos étaient disséminés dans la semaine. C’était voir arriver le « commissionnaire »[1] à toute heure du jour et de la nuit pour que mon père se rende au dépôt[2] dans un délai plus ou moins raisonnable. C’était voir partir un homme avec son repas dans une gamelle pour aller dormir dans un improbable local d’une gare lointaine. C’était savoir le froid et la chaleur, le bruit intense qu’il subissait lors de la conduite du côté du moteur de l’autorail. C’était la crainte des PN[3] franchis par des imprudents. De percuter un suicidaire. C’était le poids écrasant de la responsabilité de véhiculer en sécurité des passagers de tous âges.

Avoir un père cheminot, c’était bénéficier de coupons gratuits qui restaient pourtant le plus souvent inutilisés par difficulté à assumer les frais relatifs aux autres aspects du voyage. 

Avoir un père cheminot, c’était la fierté de l’héritage glorieux de Léon Bronchart. C’était aussi celui de Pierre Semard et de bien d’autres qui ont donné leur vie pour que nous ne soyons pas vassalisés pour mille ans par un régime national-socialiste. C’était l’idée que l’Histoire ne se fait pas seule sans la volonté des femmes et des hommes. C’était la nécessité de la grève comme seul argument audible par les élites gouvernantes du moment.

Par ces temps, dit-on, de perte des valeurs du vivre ensemble, il est temps de comprendre que les cheminots sont à présent un rempart contre l’hystérie néolibérale qui menace la cohésion de la société. Sous prétexte de tout réformer, celle-ci est obsédée par le développement des secteurs privés censés régler tous les problèmes liés à l’abandon des services publics.

A présent, mon père est mort. Je n’ai rien oublié.

 

[1] Commissionnaire : homme chargé de porter l’ordre écrit de prise de service

[2] Dépôt : lieu où les machines étaient entreposées et entretenues

[3] PN : passage à niveau

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