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Publié par Jean-Claude Faure

Charonne 1962 ? J’y étais

Un témoignage pour l’Histoire

par Jean-Claude Faure

Tant pis si ce titre fait un peu « ancêtre », mon âge me permet sûrement de l’utiliser pour évoquer des faits vécus dans ma jeunesse.
Nous venons de vivre des dates anniversaires qui évoquent pour moi des souvenirs dramatiques et importants que nous devons conserver en mémoire.

Pour ma part, en octobre 1961, je reviens de 27 mois de « pacification » en Algérie, cet euphémisme finalement reconnu plus tard comme une « guerre ». En 1962 nous subissions une période de crimes, d’explosions et d’attentats terroristes provoqués par cette organisation dirigée par des généraux rebelles.

Ainsi, il y a 60 ans, le 8 février 1962, s’est déroulée une manifestation contre les exactions de l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) favorable au maintien de l’Algérie dans la France.

A l’appel de la CGT[1], de la CFTC[2], de la FEN[3] et de l’UNEF[4] auxquels s’ajoutent le PCF[5], le PSU[6] et le Mouvement de la Paix, la manifestation parisienne part de la place de La Nation avec une arrivée prévue à la Place de la République.


Travaillant à l’époque dans un atelier de la SNCF[7] à « La Folie » Nanterre[8], nous arrivons à La Nation dans les derniers. Je me trouve avec deux camarades : un copain[9], résistant de la deuxième guerre mondiale, et un jeune embauché, les autres étant dispersés dans le cortège.


Mon copain, ancien résistant, et moi-même, nous sommes adhérents de la CGT et du PCF, le jeune camarade est un adhérent de la CGT.
A notre arrivée place de la Nation, le camarade le plus âgé nous fait une remarque en nous disant : « l’atmosphère me parait très tendue, ça va péter, ne restons pas là, remontons le cortège ! »  Grilles des arbres et des pavés commencent à être descellés par des manifestants
[10].


Nous progressons sur le trottoir pour remonter rapidement vers l’avant de la manifestation. Bien nous en prend car les CRS[11] chargent !


Est-ce avant des jets de pavés ou après, je n’affirme rien. Ma seule certitude est que nous courons ; je retrouve à mes côtés le camarade le plus âgé. Il me tire sans hésiter vers une porte cochère ou nous nous engouffrons avec d’autres manifestants. Nous y attendons que l’orage passe. Il se fait tard. Moins courageux que d’autres, nous voulons rentrer à notre domicile en cherchant une station de métro qui se trouve hors du parcours du rassemblement.


Nous allons à deux, le troisième ayant poursuivi sa course plus rapide que la nôtre. Ce camarade habite Asnières. Pour ma part, je retrouve mon épouse chez mon beau-frère habitant aussi à Asnières avant de rentrer chez nous.

Nous vivions un moment ou les médias informaient de façon différente d’aujourd’hui ; nous ignorions totalement ce qu’il venait de se passer, à part la charge des CRS que nous avions évitée, la télévision étant alors un luxe.
Le lendemain, en lisant L’Humanité
[12] nous découvrons le massacre : huit morts à la station de métro Charonne ; un neuvième décédera lors des jours suivants. Le jeune camarade qui nous accompagne a reçu un coup de matraque en haut du dos et en avait gardé une jolie ecchymose en guise de souvenir.
Nous apprenons le carnage survenu contre les grilles du métro Charonne[13], les grilles de plusieurs stations ayant été fermées sous les ordres du Préfet de police du Général De Gaulle, le fameux Maurice Papon[14].


Cette manifestation, interdite par le gouvernement de Michel Debré, c’est le ministre Roger Frey qui ordonne la charge de la police.

métro Charonne : source Wikipédia

métro Charonne : source Wikipédia

Le 11 février 1962 ont lieu les obsèques des victimes de la tuerie au cimetière du Père Lachaise. Je n’ai jamais vu autant de monde, nous étions un million parait-il !

Charonne : source PARIS à NU. Daniel Fery, ici en photo, pourrait avoir aujourd’hui 74 ans en 2022

Charonne : source PARIS à NU. Daniel Fery, ici en photo, pourrait avoir aujourd’hui 74 ans en 2022

Tant la foule est immense, nous ne pouvons jamais arriver au cimetière. 

Fait exceptionnel, nous sommes allés à la manifestation en considérant que nous serions considérés comme étant en « grève » donc avec une journée non payée. En fait, la direction de la SNCF nous compte au boulot et la journée payée sans déduction d’une journée de congés.

Le 18 mars 1962 seront signés les accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie.
Le 1er juillet 1962, le référendum organisé en Algérie donne un résultat écrasant en faveur de l’indépendance.
Aussi longtemps que je vivrai, ceci restera toujours gravé dans ma mémoire, je n’en retire aucune gloire, je ne suis pas un héros, je n’enjolive rien, je l’ai seulement vécu !

Charonne 1962 ? J’y étais

[1] CGT : Confédération Générale du Travail

[2] CFTC : confédération française des travailleurs chrétiens devenue confédération française démocratique du travail (CFDT)

[3] FEN : Fédération de l’Education Nationale

[4] UNEF : Union Nationale des Etudiants de France

[5] PCF : Parti Communiste Français issu du congrès de Tours de décembre 1920

[6] PSU : Parti Socialiste Unifié

[7] SNCF : Société Nationale des Chemins de fer Français

[8] La station de la ligne SNCF s'appelait à l'époque : La Folie (commune de Nanterre) qui est devenue en 68 au moment de l'implantation de l'université de Nanterre (célèbre dans les évènements de mai 68) : Nanterre Université. Le site de Nanterre et La Garenne Bezons regroupait une activité SNCF très importante : atelier de réparation Matériel roulant, réparation du matériel de la voie (rails- aiguillages etc.), magasin général voie et bâtiment, un atelier de réparation du matériel électrique et signalisation, une école d'apprentis signalisation électrique. Le site de Nanterre et La Garenne regroupait un millier de cheminots à l'époque. La Folie était une halte du train de banlieue, suivait une station : Nanterre-Ville.

[9] Copain : terme dérivé de compagnon, souvent attribué entre eux à des adhérents à la même organisation syndicale ou au PCF.

[10] Les manifestants ont dépavé les rues dans la perspective de se défendre

[11] CRS : Compagnies Républicaines de Sécurité

[12] L’Humanité : quotidien communiste se qualifiant alors d’organe central du Parti Communiste Français

[13] À la suite d'une charge très violente des forces de police, des manifestants essayent de se réfugier dans la bouche de métro. Huit personnes meurent d'étouffement et sous les coups ainsi qu'une neuvième, à l'hôpital, des suites de ses blessures. (Wikipedia)

[14] Maurice Papon : « En 1998, il est condamné à dix ans de réclusion criminelle pour complicité de crimes contre l'humanité concernant des actes d'arrestation et de séquestration, lors de l'organisation de la déportation des Juifs de la région bordelaise vers le camp de Drancy, d'où ils sont ensuite acheminés vers le camp d'extermination d'Auschwitz, commis quand il était secrétaire général de la préfecture de Gironde, entre 1942 et 1944, sous l'occupation de la France par les forces armées du Troisième Reich. » Source : Wikipédia.

Petit commentaire de Bernard Pradines : je m'en souviens comme si c'était hier. J'avais onze ans et demi. Je vis alors pleurer mon père pour la première fois.

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